| Les jumeaux Mathieu et François
René Lepage
C’est à l’occasion d’un rendez-vous d’hirondelles à St-Hyacinthe que j’ai rencontré Mathieu et François Gravel. Deux jumeaux au seuil de l’adolescence et fort sérieux à vrai dire. Ils accompagnaient silencieusement leurs parents sans rien perdre de tout ce qui se racontait sur les hirondelles.
J’étais ravi de faire leur connaissance, il y en a si peu qui sont passionnés d’oiseaux. Sûrement qu’ils n’y sont pas initiés, ni à l’école, ni à la maison. Pourtant, il suffit d’un peu d’attention pour repérer le chant d’un oiseau, un brin d’observation pour reconnaître une silhouette qui va d’un arbre à l’autre. Curieusement, on devient vite étonné par cette présence ailée qui évolue si près de nous, à deux pas de nos maisons. Les oiseaux vivent au cœur de nos villes mais encore faut-il lever la tête pour apprécier leur présence.
Il y a Canards Illimités qui offre des activités de premier plan aux jeunes. Je me souviens encore de ma participation à cette demi-journée d’animation qui réunissait une quinzaine de jeunes pour peaufiner la construction d’un nichoir d’oiseaux. La vie grouillante était frappante, touchante à plus d’un point de vue. La seule idée que le petit logis serait bientôt habité par les bicolores ou les merlebleus enthousiasmait cette bande d’ados qui avait préféré le bricolage au vagabondage, les oiseaux à la mari, l’action à l’ennui, la camaraderie à l’isolement. Voilà bien ce qui peut rivaliser efficacement avec une adolescence tumultueuse; l’esprit étant occupé ici, il ne pouvait nullement se perdre ailleurs.
Qui aurait pu deviner tout le bienfait produit par quelques bouts de planche seulement, coupés adroitement et puis assemblés? Une idée déposée dans la tête des jeunes peut germer et croître longtemps si seulement on prend un peu de son temps pour la cultiver.
Et les écoles alors? On s’y dépense à longueur de journée, oui, mais dans un cadre si serré et tellement contrôlé que l’imagination y perd sa définition. Il faut tellement de paperasse et de discours pour innover, des permissions et des autorisations à n’en plus finir, et encore des contrôles abusifs qui rongent la confiance de ceux et celles qui ont osé.
Dans nos écoles, hélas, ceux qui décident sont trop souvent juchés sur une lointaine balustrade d’où il est quasi impossible de voir l’action et de mesurer la pertinence des besoins. C’est là une toute autre histoire dont il faudra bien prendre en main un jour. Pour l’instant, on n’a pas d’autres choix que l’espérance de voir les esprits se dénouer un peu, au profit des jeunes à former. Peut-être alors verrons-nous nos écoles se libérer d’un carcan encombrant plutôt que de laisser l’épée frapper l’eau sans répit?
Mathieu et François auraient pu s’intéresser à bien autres choses qu’aux interminables discussions des adultes qui partageaient avec une infinie dévotion leur passion des hirondelles. Gambader dans les champs auraient tellement été de leur âge. Courir jusqu’à la rivière Yamaska pour se mouiller les pieds, s’amuser à faire bondir des petits cailloux sur l’eau troublée ou encore suivre la course des canards apeurés qui plongent longtemps avant de surgir au loin.
La campagne n’est pas avare de distractions pour qui sait écouter et regarder. Là bas, en bordure de la rivière, là où le bout du champ se perd, une famille de renards se prélasse à la porte de sa tanière. À mi-chemin de la rivière, en bordure du fossé, un gros frêne se meurt et plusieurs de ses branches sont largement dénudées. L’endroit idéal pour un moucherolle qui s’adonnent à la chasse aux insectes. D’un coup d’aile mesuré, il s’élance dans le vide et fonce sur une fourmi volante pour revenir ensuite se poser sur la même branche, le temps d’une autre chasse fructueuse.
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Le champ est si grand et si plein de longues herbes que les jeunes d’une école entière pourraient y courir en même temps, s’y cacher et inventer mille et un jeux qui feraient leur bonheur.
En fait, Mathieu et François me rappellent mes jeunes années. Après tout, ma passion des hirondelles ne datent pas d’hier. J’avais presque leur âge quand je les ai vues pour la première fois dans mon ciel d’enfant. C’était à travers la fenêtre de ma chambre. En réalité, ce n’était pas une chambre mais un passage au bout duquel la lumière du jour ne se gênait pas pour entrer dès l’aurore. Aucune toile ne bloquait la lumière du matin et bien malgré moi, le lever du jour me sortait vite du sommeil.
Les places manquaient pour coucher tous les enfants. Personne ne pouvait se vanter d’avoir sa chambre bien à lui dans la famille, le nombre d’enfants ne le permettait tout simplement pas. Je n’ai jamais su pourquoi j’avais hérité de ce corridor si ce n’est que personne n’avait envie de s’isoler des autres. Vous imaginez bien que les batailles d’oreillers étaient fréquentes entre les garçons et que le sommeil ne venait jamais facilement alors qu’il y en avait toujours un pour mener le diable aux autres.
C’est de cette fenêtre que les premières hirondelles bicolores me sont apparues un bon matin. Leurs cris incessants m’a fait d’abord regarder dehors. Endimanchées de bleu et aussi joyeuses les unes que les autres, elles virevoltaient dans la cour comme si elles avaient voulu émerveiller. Ce fut le coup de foudre, je venais de tomber en amour tel un enfant à qui on offre sa première bicyclette.
Et puis, d’un matin à l’autre, dès l’aube j’admirais les hirondelles qui présentaient leur spectacle. Mon père avait fixé le nichoir au sommet du poteau de la corde à linge. Par chance, il se retrouvait à la même hauteur que ma fenêtre. À plat ventre dans mon lit , je n’avais qu’à lever les yeux pour profiter du tableau.
Des souvenirs d’enfance, des souvenirs heureux et merveilleux qui me nourrissaient à profusion d’un bonheur inouï que je ne comprenais pas encore. Je me souviens cependant que je filais à l’école le pied alerte et la tête en l’air. Je fouillais le ciel à chaque fois qu’une hirondelle animait mon horizon. Les cris avaient beau se perdre derrière les maisons que je cherchais encore à suivre cette route sinueuse qui finissait par se perdre avant qu’une autre ne se pointe encore.
C’est à ces rêves d’enfant que je pensais quand j’ai proposé la visite d’un nichoir de bicolores aux deux garçons. Je savais que des jeunes oisillons l’habitaient et j’avais bien dans l’idée de les déposer dans leurs mains. J’ai encore en tête leur mine réjouie dans les hautes herbes qui balisaient le sentier. On aurait dit qu’ils venaient de se trouver une bonne raison d’être là.
Photo: Normand Gravel, Greenfield Park
Les jumeaux Mathieu et François Gravel et leur protégée

De gauche à droite, Guy Beaudoin, un fervent et fidèle amateur d'hirondelles, les jumeaux Mathieu et François Gravel,
Mme Gravel et le responsable des rendez-vous des hirondelles René Lepage
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