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Les billets de René
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| René Lepage
Forcé de laisser toute la place au printemps, l’hiver tire gentiment sa révérence. Résigné, il s’abandonne peu à peu à cette nature qui reprend noblement sa place. De plus en plus, le soleil dévore ce manteau blanc que la poussière a considérablement sali. Ces beaux paysages d’hiver ont perdu de leur éclat à force d’être fouettés par les pluies acides qui voyagent dans le vent et par les autos qui sèment leurs impuretés aux quatre coins des villes.
Le soleil y met tellement d’acharnement que la neige ne peut résister à un tel élan printanier. Les champs sont presque dégagés et les alentours des maisons montrent déjà des parcelles de terre dénudées qui, à mon grand désespoir, se transforment vite en litières pour chats errants.
Aujourd’hui, même les poissons de mon étang ont nagé langoureusement en surface. Si mollement en fait qu’ils paraissent encore engourdis dans leur sommeil hivernal. Pour eux aussi le soleil est tentant et l’idée de se faire dorer le dos leur fut sans doute irrésistible. Ils sont sept à se partager l’habitat, mise à part les grenouilles qui ne se gênent pas pour tirer la langue sur tout ce qui bouge. En saison, la vie est plutôt éphémère pour ces petits êtres naissants qui grandissent si lentement que l’affût des plus gros les figent dans un perpétuel danger.
Les sizerins flammés ont fini d’enchanter ma cour, la fête est terminée et la convoitise du grand nord les a tous remplis d’une nostalgie séduisante. Pour les nombreux moineaux aussi, c’était la récréation continue depuis que le mercure a surgelé le sol. Maintenant que la cloche du printemps résonne, ils se dispersent aux alentours, et si bien qu’on les dirait tous disparus. Il faut prendre garde cependant, les hirondelles arrivent et une fois de plus les moineaux entêtés obligeront les amateurs à ouvrir l’œil.
Mon jardin se découvre à chaque jour en répudiant de plus en plus cette couverte grise qui l’étouffe. Assurément, la transformation est lente mais perceptible, les éléments du décor réapparaissent curieusement; on dirait qu’ils surgissent du sol tellement ils sont étranges et insolites dans ce cadre gauchement enneigé à certains endroits.
Quand le soleil dorlote ma cour, j’imagine facilement ce resplendissant tapis qui jaillira au temps de la floraison; quand les marguerites étireront leur cou par dessus les grosses pierres de l’étang. Alors, je me prends à rêver de ce que sera le prochain été. |
La belle saison arrivée, quand les visiteurs plongent les yeux dans mon jardin, ils sont nombreux à déclamer que mes journées entières doivent bien y passer. Voilà une façon élégante de prétendre que le jardinage est trop exigeant pour vouloir s’y adonner. Pourtant, il est simplement à la portée de tous ceux et celles qui osent rêver. Rêver de fleurs, de plantes, d’oiseaux aussi, rêver de couleurs assorties, de beautés exclusives telles des perles rares cultivées seulement pour le bon plaisir de leur épanouissement.
J’aime m’attarder aux petites choses de la nature : une frêle tige verte qui se bat sous un monticule de terre noire, une fleur sur le point de s’habiller majestueusement, et encore une abeille en train de parsemer ses amours; un monarque qui butine dans les verges d’or et là encore une libellule qui caresse l’eau tranquille. Il y a tant de beauté dans un jardin que la seule idée de devoir m’en éloigner est pénible. Chaque jour apporte une étincelle de joie, un goût de vivre, un bonheur que je ne voudrais pas fuir pour tout l’or au monde. J’aime plonger mon regard dans les fleurs et apprécier la magie de tous ces coups de bêches qu’il m’a fallu donner. Des quatre coins de mon terrain, de chaque côté du ruisseau d’où je regarde, je peux apprécier son lustre éclatant et les effets prodigieux des arrangements que la nature renouvelle constamment au fil de la saison. Un jardin est un immense bouquet, aussi étonnant que flamboyant, une toile prestigieuse inachevée en perpétuelle éclosion. Je vous invite à partager toutes ces petites choses délicieuses qui enchantent mes journées d’été. Voyez comme il est bon de s’y attarder un instant! Vous verrez que Dame nature est à la fois rebelle et inventive, contraignante et toujours impressionnante. Mais encore nous faut-il gagner son amitié pour l’approcher, pour l’aimer. Je suis l’amant de mon jardin et retourner la terre n’est pas du tout une corvée mais plutôt une source d’espérance gratifiante, une joyeuse invitation au dépassement; une source profonde de méditation et de création. Pour vous donner le goût de l’aventure, du rêve et d’un peu de folie, je vous invite à cette visite que j’ai préparée pour vous. Oubliez votre quotidien et laissez-vous porter par cette adorable vision que mon jardin pourrait aussi être le vôtre. |
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