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Pour toi papi!
René Lepage

Elle n'a que deux ans et demi et déjà elle me fait des tendresses à rêver. Je l'ai amenée au parc cet après-midi. Elle voulait se balancer avec son papi qu'elle disait. Comment résister au charme d'une enfant ? Elle est belle à croquer et sa voix suppliante me fait chavirer.

Bien calée dans sa poussette, elle explore le décor en bavardant tout le temps. Rien ne lui échappe vraiment. C'est surprenant comme les idées trottent dans une tête d'enfant.
-Sont belles les fleurs, qu'elle répète devant chaque habitation; comme chez papi, qu'elle ajoute toujours en m'associant à son appréciation.

Le chapeau de soleil sur les yeux, elle tend une oreille intéressée vers le bosquet puis, soudain, elle sursaute avec étonnement, en se délectant de ma surprise.
-As-tu entendu papi…,qu'elle me dit en tournant la tête en ma direction…, un oiseau qu'elle chuchote à sa manière comme si c'était un secret à ne pas dévoiler?

Elle sourit alors de plaisir, de bonheur aussi, certaine que son propos a touché le but.
-Écoute … écoute…, comme c'est beau! Il chante bien l'oiseau!
-Y chante bien l'oiseau, qu' elle réplique aussitôt en écho, tel un ange qui approuve!

Soudainement, ses petits souliers blancs se crispent sur la marche sous ses pieds, puis elle se redresse de toutes ses forces en dévorant le ciel de ses yeux bleus.
-Est où l'avion papi?

Allez savoir pourquoi, mais le bruit d'un avion l'effraie un peu. Son visage est étrangement inquiet. Elle fixe le ciel avec une anxiété désarmante et en un rien de temps elle repère le monstre volant.
-Là, là qu'elle montre brusquement de son petit doigt manucuré de rouge!

Je m'arrête aussitôt. À demi agenouillé devant elle, je prends sa petite main toute chaude et au même instant, ses doigts s'enroulent tendrement aux miens. Je sens cette peur qui l'afflige et tandis que le bruit de l'avion commence à se perdre dans le vent, je la rassure:
-Y a des papas et des mamans dans l'avion… et des amis aussi.
-Pas dangereux hein…, qu'elle réplique avec aplomb sans perdre tout à fait sa frayeur soudaine.

Comme pour se rassurer, elle ajoute encore:
-Des amis dans avion?
-Tu vois, un avion c'est comme un oiseau. Ça vole un oiseau, c'est pas dangereux un oiseau!
-Pas dangereux un oiseau, nonnnn!

Puis, la joie de la promenade revient tout doucement et le bonheur de cette magnifique journée par la même occasion. Je suis riche aujourd'hui, je partage le bonheur d'une charmante petite fille.



De sa poussette, elle dorlote bébé-chou, sa poupée préférée. En levant la tête, c'est le parc qui se dresse au bout du chemin. Puis une première balançoire en avant plan. Les couleurs sont vives, des tons de jaune, de rouge et de bleu. Tout ce qu'il faut pour plaire aux enfants. À bien y penser aussi, une aire de jeux si bien agencée et tellement invitante que le papi que je suis voudrait vivre le bonheur de cette enfant. Une enfant qui n'a pas encore trois ans.

Solidement juchée dans une balançoire, elle rajuste son chapeau enrubanné de soleil et crie sa joie, en profitant merveilleusement de l'instant qui court.
-Pousse fort papi!

À mesure que la balançoire grimpe, je profite pleinement de ce rire contagieux qui éclate à chacune de mes poussées. Elle rit aux larmes maintenant et sa voix douce se répand divinement à vingt mètres à la ronde.

Ma petite Carelle est infiniment heureuse. Comment pourrais-je ne pas l'être? Comme ces petites choses de la vie sont douces et touchantes! Une magie émouvante et stimulante à la fois dont seuls les enfants ont le secret.

Au retour à la maison, en longeant une haie de cèdre, toute dorée sous le soleil, un oiseau se pose sur une branche qui a échappé aux cisailles. Un chardonneret s'emploie à récupérer le matériau qui formera son nouveau nid.
-R'garde papi, là là, un oiseau, qu'elle dit vivement!

Une toile d'araignée chapeaute la branche et l'oiseau s'affaire à piquer ses fils. Je suis curieux et étonné à la fois, la toile est rigoureusement ficelée et l'oiseau y besogne sans rien perdre du matériau. Il sautille avec agilité sans jamais y perdre pied. Tous les fils sans exception sont minutieusement recueillis et rangés ensuite dans le coin de son bec fin, comme des brindilles minuscules. La pauvre araignée n'aura plus qu'à se remettre au travail.

Comme si elle était consciente que trop parler ferait fuir l'oiseau, elle ajoute presque silencieusement:
-Y est beauuuu hein!

Plus loin, devant une platebande de fleurs qui courent en bordure de la rue, elle demande le plus naturellement du monde:
-Veut détacher papi!
-Tout de suite que je demande, en ne comprenant pas cette fuite soudaine?
-Tout de suite papi!

Énergiquement, elle se glisse hors de la poussette en s'approchant vite des fleurs. Puis, comme si elle choisissait vraiment, sa main caresse les fleurs avec hésitation.  Délicatement, comme si elle ne voulait rien effriter, ses doigts fragiles se referment sur une tige.

La fleur est un joli sourire entre ses doigts. Un sourire lumineux qu'elle offre avec une infinie gentillesse.
-Pour toi papi!