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Les billets de René
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Le plus beau des cadeaux
Première partie
René Lepage

Personne ne se doutait encore du drame qui allait se jouer. Depuis le souper, les plus jeunes se disputaient encore pour des bagatelles sans importance, sans réaliser que le climat familial était devenu intenable. On aurait dit une cour de récréation tellement le bruit des voix s'étaient amplifiées. À l'insu de tous, le désespoir planait dans la maison, exception faite de mon père qui avait l'air d'y être mêlé.

Je le revois encore, tristement enfoncé dans son fauteuil en cuir, à tourner minutieusement les pages de son journal, comme pour éviter de le froisser. Il faisait toujours ainsi, avec parcimonie, comme si tout était sacré; comme il bénissait toujours un nouveau pain en y traçant une longue et mince croix avec le couteau à trancher.

Mon père n'aimait pas qu'on le dérange quand il avait le nez plongé dans son journal. Il y lisait toujours avec grand intérêt toutes les nouvelles du monde. Il s'y appliquait avec autant de dévotion que lorsqu'il assistait à la grand'messe du dimanche. Mais ce soir, il paraissait absorbé par autre chose et me semblait aussi distant que peut l'être un pur étranger, mis à part le petit chien de la maison qui venait de sauter sur ses genoux. Sa main se promenait machinalement dans le poil court et le chien en redemandait. De ses grands yeux langoureux, il dévisageait son maître qui ne lui portait aucune autre attention que celle de bichonner inconsciemment son dos.

Il n'avait pas prononcé un seul mot depuis son retour de l'usine et personne ne s'était rendu compte de ce long et inquiétant silence. Comme d'habitude il attendait l'heure du souper avec une impatience contenue. Mais son esprit vagabondait ailleurs, bien au-delà de cette famille grouillante qui ne demandait rien de moins depuis quelques semaines, pour les plus vieux du moins, qu'il retrouve enfin son sourire; que son éternel silence se transforme en joie, en bonheur. Sans doute que c'était trop attendre de la vie, d'un homme souffrant, encore plongé dans un deuil profond et interminable.

Depuis la mort de ma mère survenue six mois plus tôt, c'est ma sœur Lucille qui avait pris la relève. Toute une relève quand on a dix-sept ans et une envie insatiable de fuir. Une tâche titanesque avec sept enfants à la maison, trois repas par jour, le ménage, la vaisselle, le reprisage et quoi encore.


Je dois lui rendre hommage pour son exemple et son dévouement inconditionnel. Malgré le passage houleux et escarpé de son adolescence, il était épouvantablement difficile de servir sans maugréer, de cuisiner sans regimber, de se soumettre aux exigences des enfants sans rouspéter. Pourtant, elle l'a fait avec un brio remarquable et enviable, je dirais même avec un élan enthousiaste, aussi indulgent qu'il soit possible dans les circonstances. Je suis certain que le grand Maître montrera une surprenante reconnaissance au Jour venu.

Une grande solitude que celle de mon père, un homme supportant une peine inconsolable que personne n'arrive à lui arracher, ne fut-ce que par la force de notre amour. Ils étaient deux inlassables amoureux que la vie a douloureusement séparés. Un tourment brûlant que le deuil n'arrivera jamais à apaiser. Une vaillance du tonnerre, une générosité rare, un cœur aussi grand qu'une cathédrale, mais rien de tout cela ne suffisait à celui qui a perdu l'amour de sa vie. Qu'on lui pardonne sa mélancolie, son errance passagère, après tout un homme ne peut pas être à la fois le père et la mère, la tête et le cœur d'un tel troupeau, aussi angélique soit-il.

On venait à peine de desservir la table et ma soeur plongeait allègrement les mains dans l'eau de vaisselle juste au moment où mon père, décidé, s'approchait de la grande table familiale. Triste comme une pierre, affligé de chagrin, la tête baissée, il fouillait gauchement dans une poche de son pantalon. -Tiens, je m'en vais, dit-il froidement !

D'une main, il lança son portefeuille sur la table tandis que de l'autre, il laissa choir de la menue monnaie. D'un pas rapide, sous l'œil ahuri des plus vieux, il a vite franchi le seuil de la porte.

Il était déjà au coin de la rue quand j'ai réalisé que mon père venait de craquer. L'air ahuri, Lucille asséchait nerveusement ses mains à même son tablier tandis qu'un silence lugubre commençait à remplir la maison, un silence à entendre voler une mouche.
Deuxième partie