René Lepage
C'était en décembre et la neige avait déjà laissé une mince trace sur la chaussée. La température devait frôler le point de congélation et mon père filait à vive allure dans ce froid d'hiver. Légèrement vêtu, il martelait durement le sol comme si la souffrance qui l'habitait pouvait le quitter de cette manière. Où allait-il de ce pas étrange, à cette allure endiablée qui l'emportait comme la neige au vent. Le savait-il lui-même ?
J'avais quinze ans seulement et je ne comprenais pas tout de ce drame que je pressentais comme la pire chose que notre famille devait encore affronter. La mort de notre mère ne suffisait donc pas, il fallait en plus nous résigner à perdre notre père? La vie est cruelle parfois et trop souvent, pour des raisons inavouées, elle exige comme si on n'avait pas assez donné.
Non, c'était trop à supporter, trop à endurer. Au pas de course, habillé d'une chemise seulement, je me suis mis à courir après lui. Le froid glacial de ce soir là m'était complètement indifférent, c'est mon père que je voulais rejoindre, c'est lui que je souhaitais vivement ramener à la maison. J'ai marché, j'ai couru sur une bonne distance avant qu'il ne m'entende. Pour autant, son pas était toujours pressé, trop décidé sans doute à se rendre au bout de ses pensées, de son destin.
Que pensait-il au juste ? Avait-il de sombres idées ou voulait-il seulement nous éveiller à sa peine? Perdu dans son malheur, le coeur massacré, dans un silence absolu, il volait sur la neige, comme si deux anges soutenaient sa course. J'avais beau l'interpeller qu'il s'enfonçait toujours dans le noir, toujours plus loin. En manche de chemise en décembre, je grelottais comme un gamin, incapable d'articuler une seule phrase complète. Il entendait sans répondre, il réfléchissait sans doute mais sans le laisser croire.
-P'pa ! P'pa !
Son mutisme était encore plus glacial que le froid qui me paralysait le dos. Sa douleur était plus vive encore que la mienne. La gorge serrée, le sanglot dans la voix, je le suppliais de revenir. J'aurais voulu crier, hurler mon désarroi pour être entendu mais à quoi bon, il fuyait toujours. Pourtant, j'étais à ses trousses comme une sangsue collée à sa jambe. J'aurais voulu demander pardon, promettre mille et une choses mais rien, absolument rien ne pouvait ramener sa Germaine. J'aurais voulu ajouter un peu de baume à cette inguérissable plaie qui prenait des proportions immenses, hélas, je n'avais que ma voix à lui offrir, une voix éteinte et désespérée, une supplication ferme et sincère. J'avais besoin de mon père, tout autant que mes frères et sœurs.
Jamais je n'avais autant ressenti l'importance d'un père, sa présence constante, sa voix rassurante et gonflée d'espérance. Juste à penser qu'il ne serait plus là à témoigner de son attachement, de ses valeurs, de son autorité, de son soutien, me chavirait le cœur. Ma vie entière basculait avec lui, sur cette route de malheur qui nous transportait vers l'inconnu.
-Reviens p'pa!
Difficilement, péniblement aussi, en frottant mes bras pour les réchauffer, je galopais à ses côtés. Lui sans ma mère et moi sans les deux. Désespéré qu'il était, à mon tour je subissais son drame, le mien, celui de le perdre à tout jamais. Si le vide habitait mon père, le bouleversement me démolissait. Pour la première fois de ma courte existence, je me sentais envahi par un sentiment d'impuissance.
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Une force supérieure qui s'imposait royalement, sans aucune pitié pour l'adolescent que j'étais. On aurait dit que je tombais dans le vide, dans le néant absolu. Un creux inimaginable qui me laissait sans ressource, sans énergie pour affronter la suite.
Descendre aux enfers devait certainement ressembler à cette chute impitoyable qui me plongeait dans ce précipice mortel. J'aurais voulu m'y noyer, m'y perdre à tout jamais pour oublier l'atroce réalité qui me pourchassait. Heureusement, je survivais encore à l'assaut. Miraculeusement, je me tenais toujours à ses côtés, tenace et persévérant, plus confiant que jamais que je le déciderais à faire demi-tour.
La population entière avait déserté la rue Thibault, le ciel nous appartenait, la rue, le trottoir, il n'y avait que nous deux à désespérer. Les rares autos filaient à vive allure, comme des ombres perdues et inconnues. On aurait dit que la vie s'arrêtait brusquement et tout devenait si étrange, comme dans un rêve où la réalité se mêle à l'illusoire.
Absolument personne pour nous consoler, pour nous abriter du froid, pour fortifier un espoir perdu. C'était notre drame après tout et personne mieux que nous ne pouvait l'assumer avec la plénitude requise.
-Retourne à la maison, finit-il par me dire en laissant poindre une étincelle d'espoir, une compassion perceptible qui a ravivé mon ardeur.
-Pas sans toi p'pa! Reviens p'pa, on a besoin de toi !
Que peut-on dire en pareille circonstance ? Supplier ? Je l'ai fait cent fois !
-Qu'est-ce qu'on va devenir sans toi ? Il y a tous les autres à la maison. Reviens p'pa ! Faut que tu reviennes !
Plus loin sur notre route, à un kilomètre de la maison, la vitrine de Nazaire Tremblay était déserte et bien éclairée. C'est la quincaillerie de notre coin et le monsieur est d'une gentillesse rare. C'est l'ami de mon père aussi et j'aurais voulu à l'instant qu'il sorte du magasin pour nous accueillir. J'aurais tout donné pour le voir apparaître sur le seuil de sa porte. Tel un envoyé d'en haut il nous aurait entouré de ses bras puissants en nous guidant sur le chemin du retour.
Personne, absolument personne sur notre route. Mais où sont donc tous les amis, ceux de mon père d'abord et puis les miens ? Moi qui les croyais nombreux et empressés à accourir. Toujours seuls en de telles circonstances, comme s'il le fallait à tout prix, comme si c'était le prix à payer pour vivre un drame aussi virulent.
-P'pa, que je lui répète avec insistance, en le saisissant en même temps par un bras, comme il aurait fait lui-même pour me sortir d'un cauchemar.
C'était juste devant l'immense vitrine de Nazaire Tremblay. On y voyait un beau et grand sapin et mille feux resplendissants qui annonçaient Noël. Sans prononcer une seule syllabe, il s'est brusquement arrêté de marcher. Ses grands yeux bruns brillaient d'étoiles et tout au fond, un peu d'espoir, enfin. J'y ai vu un sourire d'admiration, une reconnaissance bouleversante qui m'a comblé d'un rare bonheur.
Puis comme si tout avait été dit, dans un autre silence dont il avait le secret, on fit demi-tour. Ce fut le plus beau des cadeaux de Noël!
Première partie
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