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Noël à douze ans
René Lepage

Ah Noël ! Que de folles dépenses et d'énergies incroyables nous lui consacrons! La fête doit être faste et mémorable, après tout nous fêtons la naissance de Jésus. Que de mystère nous inventons en son nom pour éblouir les enfants! Que dire aussi des grands qui sont comme des enfants! Quoiqu'il faille bien l'avouer, si Noël est magique, des milliers d'enfants n'auront rien à se mettre sous la dent.

Dans mes jeunes années, il me semble que la fête prenait un temps fou à aboutir. La seule pensée des cadeaux a le don d'éterniser les journées. Les derniers jours scolaires sont tout simplement insupportables. C'est que Noël est partout! Dans les arbres décorés de mille lumières, sur les maisons enjolivées de feux nouveaux; dans les champs immaculés de blanc et de silence aussi! Dans la voix des amis et les cris joyeux des enfants! Noël est dans la maison, dans le grand sapin habillé de lanières d'argent et de guirlandes dorées qui enrubannent les branches. Noël est dans la cuisine; des traces de farine blanchissent encore la grande table familiale et l'odeur des pâtés fraîchement sortis du fourneau met déjà l'eau à la bouche. Mais il faudra patienter avant de s'empiffrer.

C'est la veille de Noël, c'est l'euphorie dans la maison. Les jeux bruyants des enfants exaspèrent ma mère qui s'affole toujours à son vieux poêle Bélanger. On comprend vite qu'il vaut mieux faire de l'air avant d'écoper de son emportement. Évidemment, il faut la comprendre avec cette demi-douzaine de marmots accrochés à son tablier. Il y a de quoi la rendre folle.

Avec mes deux jeunes frérots, nous disparaissons vite de la maison. Nous nous évadons dans le froid le temps que l'appétit ne revienne nous hanter. Nos loisirs sont simples et souvent c'est la rue qui nous tend son bras de neige durcie. C'est tout ce qu'il faut pour imiter les Maurice Richard, les Bernard Geoffrion et les Jacques Plante. C'est en bottine d'hiver que nous poussons la rondelle. Au grand désespoir de celui qui est sur le point de compter, le jeu doit s'arrêter brusquement. En dégageant les filets, à chaque fois nous maugréons contre l'automobiliste, comme si la rue nous appartenait.

Aujourd'hui, la neige est si dense qu'on ne voit plus rien du ciel bleu. Les vieux skis du grand frère ont encore fière allure. Ils sont uniques et personne n'en possède de semblable. Ils sont trop longs pour ma taille et le bois d'érable a perdu tout son verni depuis belle lurette. Les bouts sont mal usinés et leur confère un âge d'autrefois. En plus, ils pèsent une tonne et c'est un défi olympique que de remonter les pentes. Pour tenir aux pieds, il faut des lanières en caoutchouc que je découpe à même les vieux tubes de l'auto de mon père. Ils s'enroulent aux bottes et s'étirent jusqu'à un clou, sur le devant comme à l'arrière. C'est le confort du temps et je me sens choyé d'être si bien attelé pour ma randonnée.


Une musique lointaine rappelle que c'est ce soir Noël. En furetant à travers les flocons, plus loin au pied de la côte, la patinoire paroissiale est en fête. Des gars et des filles tournent sans cesse en rond, main dans la main, au rythme des notes joyeuses qui font danser les cristaux blancs.

De notre côté, tels des champions décidés, nous entreprenons la première descente. Fièrement, on s'élance courageusement. Les pentes ont seulement la hauteur de notre enfance et pourtant, on dirait le Mont-Tremblant. D'une descente à l'autre, le défi nous emporte sur les monts les plus élevés. Ainsi notre plaisir fait vivre et notre joie s'entend à un kilomètre à la ronde. Le froid nous enveloppe affectueusement, l'école est finie, la liberté exalte en nous et si le bonheur des enfants est dans la neige, aujourd'hui c'est Noël qui fait rêver.

Juchée sur une balustrade à l'avant de l'église, la chorale de l'école présente sa meilleure performance. Ça fait quasiment deux mois que mes frères et moi pratiquons les mêmes cantiques. Une demi-heure par jour, tous les jours de la semaine, avant le dîner nous chantons, nous suivons le bon frère qui dirige nos voix d'un bras énergique.

Le lieu saint est rempli à craquer. On est venu de tous les coins de la paroisse pour proclamer la naissance de Jésus. Les derniers arrivés se cordent de leur mieux à l'arrière de l'église. On chuchote si fort que le curé tente sans succès d'imposer le silence. Il arrive cependant à desserrer les rangs en créant de nouvelles places dans les bancs. C'est serré, les poils des manteaux se touchent mais c'est Noël pour tous.

Bien que je fasse partie de cette illustre assemblée, je me sens étrange. Où que je regarde, les lumières trop vives me forcent à baisser les yeux. Les chuchotements incessants qui émergent de l'assemblée me semblent provenir d'un lieu lointain. Tout me semble tellement irréel, je rêve debout quoi! Les odeurs de lampions se répandent au gré des courants froids qui couvent l'église à chaque fois que les grandes portes s'ouvrent. Mon corps est bien là et ma voix chante Noël mais je suis comme sur un nuage, incapable de m'intégrer à l'intensité de ce rassemblement.

J'avais si hâte pourtant! La messe de minuit, le réveillon et surtout les cadeaux. À cette heure avancée de la nuit, c'est mon lit dont j'ai envie. Je ne songe déjà plus aux cadeaux, je veux dormir quand le maître de la chorale tend discrètement une oreille. Il cherche les fausses notes, celui qui n'a plus le ton. Une fois campé devant moi, il me glisse doucement à l'oreille de murmurer seulement. Je multiplie les fausses notes paraît-il et mon maître ne se doute pas encore que je ne voudrai plus jamais chanter