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Je l'ai eu hein!
René Lepage

Les hommes sont parfois tellement bêtes. Souvent, très souvent, on les dirait sans jugement. Cela vous désole-t-il? Lire les journaux est une tâche hasardeuse qui porte trop souvent à la déprime. Regarder les nouvelles à la télévision n'est guère mieux. L'homme est malade et sa guérison me paraît bien lointaine.

Il y a tous ces comportements déficients dont souffre l'humanité entière. Pas une seule journée sans nouvelles accablantes, sans déchirements humains. On dirait que c'est le propre de l'homme de tout faire à l'envers. C'est décourageant à la fin. Récemment, un ami m'a raconté sa tristesse. Vous ne pouvez pas imaginer le chagrin qu'il a eu en apprenant cette nouvelle. Il en a été atterré.

Il faut dire que mon ami est proche de la nature et qu'il ne lui viendrait même pas à l'idée de faire mal à une mouche. Tiens, l'autre jour j'étais chez lui. Le soleil dardait la grande vitrine de la salle à dîner. Il n'en fallait pas plus pour réveiller les deux ou trois coccinelles qui se sont risquées à quitter leur aire de repos. Personnellement, je me serais précipité pour les capturer sur-le-champ. Lui, il a préféré observer les nombreux sillons que ces petites bestioles orange et noires traçaient sur la grande vitre. Elles fêtaient joyeusement le printemps à vrai dire, sous l'admiration de mon ami qui ne manquait pas de s'exclamer de chaque prouesse. Quand vint la fin du spectacle, il s'est approché de la vitrine pour les saisir délicatement. Tandis qu'elles chatouillaient le creux de sa main, il ouvrait la porte pour leur offrir la liberté.

Une semaine plus tôt, il m'avait raconté que son voisin revenait d'une longue convalescence. Des problèmes graves au cœur avait-il précisé. Vivant seul, ce jeune homme qui n'a même pas quarante ans avait réclamé un peu d'aide pour nourrir les quelques lapins encagés à l'orée du bois. Parmi ceux-ci, il y en avait un, plus audacieux, qui gambadait depuis longtemps dans le sous-bois. Tout le voisinage l'épiait gentiment de leurs fenêtres quand il s'ennuyait.

Chargé de nourrir les petites bêtes aux longues oreilles, mon ami ne manquait jamais de verser une bonne portion de moulée à celui qui n'en finissait plus de profiter de sa liberté. Il n'y a pas que ce lapin à trottiner aux alentours, à quémander son dû pour survivre. Il y a d'autres animaux aussi qui errent dans le noir près des habitations. Et le jour, ce sont les oiseaux de différentes espèces qui voltigent aux nombreuses mangeoires du secteur. Cette faune luxuriante attire aussi bon nombre de prédateurs. Parmi ces derniers, il y a une jolie chouette lapone qui campe toujours à vue dans le gros sapin. Mon ami prenait plaisir à l'observer d'un jour à l'autre. Même qu'il s'en approche de si près qu'il peut admirer à loisir ses grands yeux jaunes.

Ce matin là, la chouette hululait sa joie dans son arbre préféré et mon ami a remarqué cette bonne humeur peu coutumière qui habillait le lieu. C'est quand il fut à proximité des cages qu'il a compris le manège. Toujours premier arrivé d'habitude, voilà que le lapin errant tardait à se présenter à son plat de moulée. C'est alors que mon ami a compris que la chouette l'avait certainement ajouté à son menu.

Bon, c'est la nature et puis c'est comme ça. Rien pour en faire un drame, d'autant plus que c'est bien osé de laisser une si charmante bête errer sur la neige. On devait bien penser que ses courses folles finiraient bien par être remarquées un jour.

Le voisin a piqué une sainte colère quand il découvrit devant sa porte la peau de son lapin. Enragé, comme si cela lui était permis, il saisit son fusil et se mit à fureter à travers portes et fenêtres pour retracer le fautif de ce qu'il qualifiait d'inadmissible. Dans le grand sapin, la chouette digérait tout doucement son repas sans se douter que la vengeance était à portée de fusil. Il prit la peine de s'approcher d'assez près pour viser juste. Elle, confiante comme elle le fut à chaque fois qu'elle revenait à son perchoir, ne se méfia même pas. Elle aurait dû pourtant, un homme s'approchait…L'instant d'un dernier souffle et c'était fini. Elle culbuta aussitôt en se balançant d'une branche à l'autre, silencieusement, comme si cela suffisait pour être entendu.

Fièrement, victorieusement, il s'approcha de la chouette et de la pointe de son fusil, il fouilla énergiquement ses plumes. Une fois la mort constatée et comme si la colère lui sortait des mains, il saisit l'oiseau pour l'afficher à bout de bras. Comme pour affirmer ses droits, il proclamait sa vengeance en apercevant mon ami. " Je l'ai eu hein! " Pourtant, cette mort inutile ne pouvait être plus éloquente, mais encore fallait-il qu'il ouvre son cœur pour comprendre!