Qui suis-je?
Septembre 1948, j'aurai sept ans en décembre. J'entre en première année à l'école de ma paroisse. Sans que je ne sache trop pourquoi, les élèves de ma classe m'ont précédé depuis un bon trois jours. Trois jours c'est peu mais suffisant pour intimider le p'tit gars que je suis.
Mlle Simone, l'enseignante d'alors, demande aux élèves d'écrire une lettre de l'alphabet. Comme je suis incapable d'exécuter la commande, elle me dit doucement d'écrire des zéros dans mon cahier. C'est facile me dit-elle, en pointant du doigt une ligne sur la première page: 0, 0, 0. Elle écrit doucement et lentement, en arrondissant soigneusement les zéros.
Je suis satisfait et je m'occupe consciencieusement à répéter les zéros tandis qu'elle passe sa troupe en revue, allant d'un bureau à l'autre, arpentant une première rangée pour revenir dans la suivante.
Malgré moi, je me sens complètement perdu au milieu de tous ces élèves que je ne connais pas. Je suis comme un étranger qui a surgi de nulle part. Un peu timide à cet âge, je me sens idiot avec cette carence cognitive. Si bien, que j'ai l'impression d'avoir été trahi. Mais par qui? Je me demande même, l'air hébété, ce que je fais ici?
J'occupe la quatrième rangée, au milieu de la classe. Elle arrive, me dis-je! Et oui, elle pose une main sur mon cahier. Déjà, à cet âge, j'admire la blancheur de cette main tandis que mon esprit me ramène vivement sur le sujet de sa visite, mes zéros.
-Deux pages de zéros et regarde le résultat, dit-elle. Tu dois t'appliquer, tu vas trop vite!
Je ne savais pas alors, mais aujourd'hui je constate que j'étais déjà un homme dans ma tête. Je préférais la production à la précision.
Le lendemain, aussi optimiste que peut l'être le fragile petit bonhomme que je suis, j'entre dans la classe avec assurance. Je suis prêt, amènes-en des zéros que je me disais. Hélas, je n'ai pas la permission de continuer à barbouiller mon cahier. Je dois faire des A cette fois. Ah oui de m'exclamer l'air tout découragé? Et le braillard en moi s'exécute pour la première fois devant tous les élèves.
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On me demande si peu et pourtant je suis déçu et découragé d'entreprendre la nouvelle commande. Tandis que je sèche mes larmes, je multiplie péniblement les A et les B. Je suis fier de moi et j'arrive même à me convaincre que je rattrape les autres.
En après-midi, j'ai envie d'aller aux toilettes mais la permission m'est refusée. Une autre contrariété que je ne suis pas prêt d'avaler. N'écoutant que ma colère, j'attends le moment propice pour me soulager. Voyant que chacun est occupé à nourrir son cerveau, je me décide. Ma vessie aura le dernier mot. Mine de rien, je sors ce petit boyau de son fourreau et sans hésiter, je me mets à uriner sur le plancher.
Mon ami André est assis à ma droite. Je me souviens de son nom parce qu'il a été le premier à me causer durant la première récréation.
-Oh oh!! C'est quoi ça s'écrie-t-il en alertant toute la classe?
Et mon urine de suivre le dénivellement du plancher, se répandant lentement entre ses jambes. Aux nombreux regards qui me dévisageaient, je me suis empressé de ranger le coupable.
Après la récréation, Mlle Simone m'informe que je dois rester après la classe pour éponger cette marre jaunâtre.
Contrarié une fois de plus, j'ai vite imaginé comment je pourrais la déjouer. Sans qu'elle ne se doute de rien, j'ai fait rapidement mon sac, quelques minutes avant tous les autres. Puis, j'ai impatiemment attendu la fin de la journée pour m'évader au plus vite de cette prison où les toilettes sont interdites durant les heures de classe.
Au son du timbre, j'ai bondi de ma chaise pour me retrouver subito presto dans le corridor. Quelques sauts de plus et j'étais dans la rue, enfin libre!
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