Qui suis-je?
On est au début des années 50 et je suis témoin du trafic infernal qui congestionne la maison. L'effervescence est réelle et jamais interrompue avec les 14 enfants qui sont les artisans de tout ce va-et-vient. Le numéro de téléphone illustre très bien cette période de ma vie. Le croirez-vous? 155-J est le numéro à donner à l'opératrice pour parler à quelqu'un de la maison. Il me semble entendre encore papa ordonner de son fauteuil de ne pas parler trop longtemps. " J'attends un appel, disait-il toujours d'une voix impatiente! ". Quand ce n'est pas lui qui insiste, c'est un grand frère ou une grande sœur qui espère qu'il va finir par sonner pour lui, pour elle. C'est magique un téléphone, une boîte noire, très peu esthétique à vrai dire et surtout bien accrochée au mur du passage. Il y a presque toujours quelqu'un de pendu à ce fil en train de chuchoter des mots doux.
Sur un côté de la cuisine, il y a ce gros poêle à bois qui occupe une place de choix et qu'il faut toujours garder brûlant. Même en été, il faut l'attiser avant chaque repas pour cuisiner. D'autant plus qu'il contient un grand réservoir d'eau chaude, c'est la ressource de la maison pour la vaisselle et les menus travaux. C'est la seule réserve à vrai dire et c'est bien peu si on considère le nombre de pensionnaires à desservir.
Au sous-sol de la maison, on chauffe au charbon l'hiver durant. Je me rappelle encore les tâches qui nous incombaient quand la houille nous était livrée. Dans une poussière noire suffocante, le charbon était catapulté par une soupirail du sous sol. Pelle en main, le visage maquillé de noir, les plus vieux le pelletaient avec essoufflement pour éviter que la chute ne s'engorge.
Les plus jeunes étaient plus utiles quand la cargaison de bois nous était livrée. Les bûches prenaient vite le bord du caveau et les plus vieux le transportaient encore pour finir par le corder jusqu'au plafond dans un coin obscur du sous-sol.
Quand je repense à la maison familiale, je revois le vieux moulin Singer qui trône sur le mur extérieur donnant sur la cour. Il y a toujours quelqu'un en train de reprendre une couture; après tout, il n'est pas rare dans ma famille qu'un pantalon trop grand échoie à un plus jeune.
Il y a encore l'épicier qui nous visite à tous les jeudis pour prendre la commande de la semaine. Tandis que maman est affairée à cuisiner, lui, cigarette au bec, note précieusement tous les articles qu'elle lui expédie depuis le vieux poêle. Malgré les voix tumultueuses qui remplissent la pièce, ils arrivent tout de même à se comprendre. Je me suis souvent demandé pourquoi il choisissait toujours une heure aussi achalandée.
Une grande table pour la grosse famille que nous sommes! Pouvez-vous imaginer l'espace requis pour loger tout le monde? Plus de quinze à s'attabler quotidiennement, deux ou trois fois par jour, selon les jours. Je ne me rappelle plus le nombre de panneaux qui ont été ajoutés au fil des ans. On ne les a jamais retirés non plus, les repas obligeaient voyez-vous.
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C'est drôle que je me rappelle de ce détail, une cage d'oiseaux sur un pied, juste au pied de l'escalier qui conduit aux chambres à coucher. Le canari y chante à longueur de journée. Il accompagne les bruits de la maison quoi, et j'entends encore les sérénades qu'il me siffle aux oreilles. Pas très loin de la cage, papa a exposé un bel aquarium. Comme si la marmaille n'était pas suffisante, il achète des oiseaux et des poissons. Certainement que c'est pour lui la meilleure façon de nous initier à la nature.
Les maîtres ont leur chambre au premier plancher et tous les enfants couchent à l'étage. Défense d'entrer dans la chambre des maîtres mais celles des enfants sont ouvertes aux quatre vents. Cinq chambres pour toute la marmaille alors qu'il en aurait fallu dix de plus! Qu'à cela ne tienne, nous couchons à deux et même à trois dans la même pièce. Ce n'est pas très pratique pour l'intimité de chacun mais on s'arrange bien. On a l'habitude. Pour les filles c'est plus difficile, l'argent a dû manquer. Plutôt, maman a confectionné de grands rideaux qu'elle a fièrement suspendus à chaque cadrage de porte.
Mes parents n'étaient pourvus d'aucune richesse et pourtant on vivait bien, pauvrement mais on mangeait nos trois repas par jour. Même que mon père avait réussi à acheter une voiture. Rien de très luxueux cependant, une Plymouth 1941 qu'il a dû repeindre lui-même, à coups de pinceaux si je me rappelle bien. Elle avait une couleur bizarre, criarde. C'est certain qu'il n'y avait pas deux voitures de cette teinte dans toute l'Amérique. On pouvait l'apercevoir à des kilomètres à la ronde. Sûrement qu'il a dû mélanger plusieurs restes de peinture pour obtenir un résultat aussi mauvais. Je dirais qu'elle était verte, et puis non, une teinte de vert jaunâtre. Non, ce n'est pas encore ça. Imaginez plutôt quelque chose d'introuvable, une couleur baroque sortie de nulle part.
Le plus intéressant je crois, c'est qu'il est plutôt rare que mon père sorte la Plymouth sans être accompagné. C'est que l'auto a des caprices bien ennuyeux. Le moteur se cabre souvent et il faut bien des bras pour redonner l'élan nécessaire au redémarrage.
Dans la grande cour, tout au fond, une écurie sans cheval qui abrite une centaine de poules et quelques dindes. Une grosse vache aussi, et tout à côté, un petit cochon qui est vite devenu gros et qu'il a fallu tuer avant les neiges. C'est toujours triste quand j'y pense!
Pour amuser les plus jeunes, mon père a fabriqué une grande balançoire, tout en tube d'acier avec des chaînes solides. Dans un autre coin de la cour, les plus vieux ont imaginé une grande roue et une tournette qui fait l'envie des voisins. Et puis, comme à chaque hiver, une longue et large patinoire occupe nos meilleurs moments, comme cette haute glissoire qui me fait si peur. Elle a la hauteur d'une maison de deux étages et pour dire franchement, les plus jeunes doivent attendre quelques hivers avant de s'y risquer.
Voilà pour le bref tour du propriétaire! Un lieu qui me fascine encore aujourd'hui et dont j'ai plaisir à me souvenir.
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