Qui suis-je?
Je dois étudier au séminaire oui, mais je me sens plutôt comme le diable qui entre dans une sacristie. La majorité de mes pairs sont pensionnaires, moi je serai externe. J'ai gagné sur ce point et je pourrai revenir à la maison tous les soirs de la semaine. J'ai beau me réjouir de ce gain mais c'est nettement insuffisant pour me rendre heureux. En plus, je ne connais personne et cela me rappelle les mauvais jours de ma première année.
Tout est si étrange au séminaire, des robes noires partout, celle de la salle d'étude est de glace, des silences cruels, et toujours ces odeurs qui me pourchassent jusqu'à la fin des cours. Tout est si bizarre et maman qui est malade!
Puis, c'est l'heure des devoirs, la solitude me pèse affreusement. Perdu dans mes pensées, je n'ai rien compris des cours de la journée. À me débattre de tout et de rien j'en perds ma raison d'être. Mes pensées sont ailleurs et nulle part à la fois, je suis près de la panique, malheureux et je voudrais fuir une fois pour toute. Comment étudier à la maison, j'y suis aussi perdu qu'au séminaire? Et mes devoirs alors? C'est pire encore. Je le constate une fois de plus en demandant l'aide de mon grand frère. Il en sait plus que moi c'est sûr mais on repassera pour le latin. Il ne sait rien de cette langue morte et je me retrouve bredouille dans ma requête.
Pour la centième fois, je me trouve idiot d'avoir répondu à l'appel de mon père. Je n'ai pas l'âme d'un messie et tant pis pour la confiance que mon père a mis en moi. Je me sens seul au milieu de cette famille nombreuse, solitaire et abandonné. Pourquoi? Autrement dit, je suis dans la " merde ". Rosi, rosa, rosam, rosat. C'est bon pour les curés mais à mon âge, c'est l'Himalaya!
Plus tard, en désespoir de cause, affamé de justice et de paix, je me retrouve à la chapelle du séminaire. C'est un silence religieux qui règne et tout incite à la prière et à la contemplation. Je tends discrètement une oreille intéressée mais le silence parle si fort que je n'entends rien du tout. Rien si ce n'est mon cœur qui bat d'angoisse et qui désespère toujours. Et puis je finis par me décider, je me viderai le cœur une fois pour toute.
-Dieu tout-puissant, puisque je dois être le sauveur de ma famille, je t'implore de me venir en aide. Écoute, si tu guéris maman, je te promets de faire toutes tes volontés.
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Je marchande avec le géniteur de l'humanité, comme si Dieu était un quelconque brocanteur de l'humanité. Comme si je pouvais lui imposer mes conditions. Je suis malheureux mais je suis prêt à tout, pourvu que maman guérisse. Il ne se passe rien ensuite, je pleure en dedans et personne ne peut me guérir.
Il y a déjà quatre mois que je souffre dans ces murs aux odeurs de friture. Les règlements, les études, la mangeaille et toujours les mêmes visages austères que je dois affronter chaque jour. Je vois venir les vacances des fêtes et j'ai envie d'exploser. Mon père revient tout juste du travail et il n'a pas encore déposé sa boîte à lunch que je lui lance à toute vapeur :
-J'en ai assez!
Il déposa vite sa boîte et se retourna brusquement d'un air interrogateur. Il avait l'air plutôt surpris de ma supplication.
-Je n'en peux plus que je lui crie du fond de la cuisine, sortez-moi de là!
Mon cri devait venir droit du cœur et ma voix devait contenir toutes les émotions que je retenais depuis tout ce temps. Sans se perdre dans les discours, il acquiesça vite à ma demande, à mon grand étonnement d'ailleurs.
Moi qui croyais le décevoir en contrariant aussi abruptement ses beaux projets. Il avait dû me suivre depuis le début, à mon insu bien sûr, mais il en savait sur mes états d'âme bien plus que je ne pouvais l'imaginer. La maladie de ma mère s'était aggravée. Déjà, elle avait subi une première opération qui l'avait laissée défigurée. Si j'étais en morceaux, que dire de mon père alors?
En janvier, je retourne à l'école de ma paroisse, avec plusieurs mois de retard compte tenu que les programmes ne concordent presque pas. Voilà bien une dure réalité à laquelle il me faudra bien m'adapter, coûte que coûte. Malgré tout, je me sens ragaillardi. Je retrouve mes amis et les livres que mon grand frère pourra à nouveau m'expliquer.
Je termine ma septième avec un diplôme en poche mais il m'est difficile de croire que ma vie d'adolescent a changé. Je ressens toujours au fond de moi ce sentiment d'échec qui m'habite toujours. Je voudrais être un gagnant et pourtant j'ai la nette impression que je suis un perdant, un collectionneur d'échecs. Qui a-t-il en moi pour me faire croire pareilles inepties? C'est une idée terrible qui m'habite et dont j'ai peine à me défaire. Pourquoi?
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