Qui suis-je?
C'est l'heure du midi, nous quittons l'école à 11h.30. J'entre à la maison et comme d'habitude il y a foule dans la cuisine. Deux de mes grandes sœurs sont perturbées par le vacarme des enfants dont je suis. En plus d'assumer presque toutes les tâches ménagères et de ne pas aller à l'école, les chanceuses, elles écoutent la radio. Quelle belle vie me semblait-il alors!
Le bourdonnement incessant des voix perturbe passablement celles qui ont les oreilles rivées à la radio. Tous les midis de la semaine, c'est le même scénario, la famille devrait cesser de vivre parce que mes deux grandes sœurs sont agenouillées devant leur poste préféré. Incapable d'entendre la voix des acteurs, elles s'impatientent après nous et comme si tout était de ma faute, c'est moi qui essuie les outrages.
- Arrête de faire du bruit m'ordonne l'une d'elles que je qualifie alors de matrone! J'écoute mon programme, répète-t-elle à répétition!
Mon jeune âge aidant, je me tais sur le champ. Mais quel est donc ce programme qu'elles écoutent avec tant de dévotion? Je n'en reviens pas. Serait-ce une reconnaissance pour les menus travaux ménagers qu'elles accomplissent quotidiennement? Je ne comprends pas que laver la vaisselle et les planchers, s'occuper des enfants et encore cuisiner les repas puissent donner le privilège d'écouter la radio. Au fond de moi, je les envie mais pour autant, je ne peux pas résister à crier à tue tête en remplissant la maison de ces bruits franchement étourdissants.
Dans le silence relatif qu'elles ont fait naître, je peux entendre la voix chaude du présentateur. Une voix radieuse à donner des frissons. Sur un fond de musique douce, cette voix coule tranquillement et m'apaise un moment, le temps d'entendre: "Ne manquez pas le prochain épisode de Jeunesse Dorée"!
Un instant, je songe que j'aimerais bien un jour parler aux filles avec une voix aussi conquérante. Comme si je n'avais pas le droit de rêver, je m'empresse de déposer cette pensée quelque part dans le tiroir des oublis. Hélas, mon jeune âge ne me permet pas cette rêverie, pourtant, j'espère ardemment ce jour où je pourrai m'éclater pour de bon en brisant ces chaînes qui étouffent ma liberté.
Comme je voudrais être libre, une fois pour toute, libéré de mes grandes sœurs, des contraintes de l'école et de tout ce qui m'oblige. Je serai un homme alors me disais-je! Aujourd'hui seulement, je reconnais qu'il y avait là un défi de taille et je ne suis pas certain d'avoir défoncé toutes ces barrières qui ont marqué mon passé. Même que j'ai dû en rajouter bien d'autres au cours de mon existence. Maintenant seulement je comprends que la vie est un éternel recommencement.
Je suis à l'époque des copains, des fanfaronnades, des cerfs-volants et des lance-pierres, cet âge inconscient me donne tous les droits. Je tire sur tout ce qui bouge, sur tous ces petits animaux à fourrure et encore sur les oiseaux. Je ne sais pas pourquoi mais j'y prends même un certain plaisir.
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Autour de la maison familiale, il y a quelques kilomètres carrés de forêt où vit une faune qui m'attire. Quand je me retrouve dans ces bois, j'y gagne à chaque fois un peu plus de liberté. C'est un vrai trophée à chaque fois quand je me paie un écureuil roux. La pauvre bête n'a aucun choix, elle perd sa liberté tandis que je crois gagner la mienne. Et le malheureux oiseau qui a osé se percher sur un fil? Il devient vite un exercice de tir pour moi. C'est dans un nuage de plumes qu'il dégringole. Je suis un tireur d'élite et curieusement je savoure le moment quand l'écureuil chute de branche en branche. Je suis pleinement comblé quand il touche mortellement le sol. Je le soulève alors en le saisissant par la queue. Comme il est beau! Pourtant je l'ai tué! Drôle de paradoxe? Aimer la vie et tuer. Pire que tout, vouloir recommencer, encore et encore. Je crois briser mes chaînes mais en réalité je me défoule, je fais fausse route. Oui mais je ne le sais pas encore. J'apprends, mais d'une drôle de manière je l'admets.
En ce temps, en mon âme et conscience, le regret n'existe pas. Je tue tout ce qui bouge, je me laisse apprivoiser à cette nouvelle liberté, avec ce droit de décider de mes actes sans que personne ne vienne me contrarier. Plus tard, les lièvres de mon patelin cesseront de courir, les perdrix et les canards deviendront vite mes nouvelles cibles.
Puis l'adolescence m'apprendra à aimer d'une plus belle façon. Je délaisse le fusil pour les trébuchets et les petits oiseaux jaunes seront capturés vivants, juste pour que je puisse admirer l'éclat de leur plumage. Avec mes frères, j'apprends à les aimer. Je passe des heures à patienter avant d'assister à leur mise en cage. Dans un sens, je me réjouis de leur épargner la vie mais en même temps je les enferme avec bonheur, comme si c'était là l'ultime aboutissement de leur existence. La cage est dorée bien sûr mais je les prive de cette liberté qui m'est pourtant si chère. Tuer me gêne mais je fais pire dans un autre sens. Une mentalité que je prétends évoluée mais qui boite honteusement. Un autre dilemme que je ne comprendrai pas facilement. Il y a trop de révolte en moi et sans aucun doute, pas assez d'amour.
Si on a l'âge de nos actions, il me semble bien que je devais être bien jeune pour agir avec autant d'insouciance. Je me souviens aujourd'hui encore de ces fredaines de jeunesse que je n'ai jamais osé reprocher à mes enfants. Le temps doit toujours suivre son cours, c'est une loi incontournable pour tous. Elle est vraie pour moi comme pour mes enfants et je refuse que mon passé régisse le présent. Plutôt, que mon exemple et mon attachement soient leurs meilleurs guides.
Quelle est la définition de la liberté? Est-ce la même pour nous que celle que nous octroyons aux autres? L'amour de la nature, des animaux et des oiseaux serait-il du même ordre que celui dont nous gratifions les humains? Pourquoi alors aimer rime-t-il avec posséder? La liberté d'un oiseau n'a rien à voir avec les barreaux, si dorés soient-ils! Aimer c'est laisser vivre!
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