Une silhouette filante...Première partie
Troisième partie Qui suis-je?
Fier comme un paon et si peu d'argent pour combler ses besoins vestimentaires. Par chance, l'habit de l'armée l'habillait comme un gant et il en profitait pour le porter quasiment tout le temps. Malgré les remontrances des adjudants, il se déguisait parfois en soldat pour visiter sa chère Nicole.
Vous l'ai-je dit, il y avait quinze bouches à nourrir dans ma famille, sans compter mes parents et souvent un oncle que nous hébergions pour presque rien. Qu'à cela ne tienne, les assiettes se remplissaient et personne n'avait à se plaindre d'avoir faim. Père y pourvoyait et les plus vieux de mes frères aussi.
Le vendredi était sacré pour ma mère. Il me semble qu'elle était toujours plus joyeuse quand elle additionnait les chèques de la semaine. C'était aussi le vendredi midi que l'épicier s'arrêtait à la maison pour prendre la commande. C'est là que ma mère décidait des gâteries qu'elle offrirait, des petits surplus qu'elle camouflerait dans un recoin des boîtes à lunch. Trois petits biscuits au chocolat ajoutaient un sourire à ceux-là qui contribuaient à nourrir la famille. Les jeunes que nous étions n'avaient pas droit à cette faveur; il en aurait fallu des quantités impressionnantes que le budget ne permettait pas. Personne de nous n'avait droit de regard aux gros sacs d'épicerie que le livreur apportait toujours, le même jour, à l'heure du souper. Il y avait du mystère dans cette livraison et il me semble bien que c'est au fond d'un sac que les gâteries les plus alléchantes devaient se cacher.
Ce n'est pas tout, il n'y avait pas que des gâteries pour encourager mes frères à remettre leur salaire de la semaine. Il y avait aussi un léger surplus monétaire que ma mère redistribuait secrètement, avec promesse d'une discrétion absolue. Ainsi, elle épargnait à mon père des discussions embarrassantes qui auraient soulevé non seulement sa colère mais aussi celle de mes frères. Sans doute aussi voulait-elle épargner les rages, les découragements et peut-être aussi l'idée de déserter la maison. Voilà bien la diplomatie de ma mère, une mère préoccupée par l'harmonie et la stabilité de sa belle et grande famille.
Vu mon jeune âge, je ne connaissais pas vraiment la valeur du billet remis. Je me rappelle seulement qu'il était chiffonné et qu'il se dissimulait très bien au creux de la main. Je revois encore le visage souriant de Jean qui lui adressait un merci inaudible et que je percevais comme une reconnaissance infinie. Tu connais la consigne, ajoutait-elle, toujours? Garde ça pour toi!
Comme elles sont nombreuses les mères qui agissent ainsi, contre vents et marées, pour soutenir un enfant, un jeune adulte qui a besoin de goûter plus intensément aux fruits de son labeur, de sa vie! Comme tous les autres de son âge, Jean a soif de liberté et d'amour aussi. Sans amour, que reste-t-il?
Le croirez-vous, l'autorité de mon père est venue à bout de mon frère. Puis, du jour au lendemain, il nous a semblé que Nicole avait disparu du paysage. Jean a quitté la maison et s'est marié. Trois enfants ont grandi dans un foyer dont le père a presque toujours été absent. L'alcool en est la cause et la divine bouteille est vite devenue sa nouvelle maîtresse.
Ainsi, Jean a passé plus de temps à la taverne qu'au foyer. Sa jeune et modèle épouse a pris son mal en patience, rien n'est perdu se répétait-elle à longueur de journée. Jean est son prince charmant et tout lui est pardonné. Mais ce samedi là ne fut pas du tout comme les autres. Le vendeur a sonné tôt à la porte alors que Jean couvait encore son vin. Sa femme fut atterrée quand on lui tendit un trousseau de clés. C'est quoi demanda-t-elle, l'air ahuri ? C'est l'auto de votre mari répondit aussitôt le vendeur.
Personne ne savait rien, même Jean ne se rappelait pas du tout de la transaction. C'est à croire qu'il avait signé le contrat les yeux fermés. Pourtant, une rutilante Chevrolet brillait de tous ses éclats devant la porte de la maison. Compte tenu des nouvelles obligations financières, ce fut un triste samedi, pour elle surtout qui aurait la pénible tâche de boucler les fins de mois.
La vie se déroula ainsi, de la maison au travail et du travail à la taverne. Une existence parsemée de bouteilles et surtout empreinte d'une grande tristesse. Un destin cousu de fil blanc et aromatisé aux doux souvenirs d'une adolescence brisée. Des aventures, oui, toujours les mêmes d'ailleurs et copieusement arrosées à l'alcool. Voilà ce que fut le lot quotidien de mon grand frère. Des amis trop éthérés pour le conseiller et un brouillard trop épais pour voir devant. Même mon père n'y pouvait plus rien, le mal était fait, la cassure était devenue irréparable. Encore, ma mère aurait-elle pu consoler son grand gars une dernière fois, mais la maladie l'avait brutalement emportée.
Une sombre vie à vrai dire, une destinée incontournable, une fatalité incurable qui amena Jean à l'Église un bon matin. Rarement il y avait mis les pieds mais ce jour là n'était pas du tout comme les autres. Assis dans le dernier banc, pour une fois il ne cuvait pas son vin, il larmoyait comme un enfant, la tête dans les mains, plein de tristesse et de tendresse. Face à son Maître, le seul vrai de l'univers, il pleurait de regret. Amour impossible, adieu pour toujours. Tel un ultime salut, Nicole reposait au centre de l'allée principale, jamais plus de regrets pour elle mais des remords infinis pour lui.
Le cœur le plus sensible à la beauté des fleurs est toujours le premier blessé par les épines.
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